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Le sport au féminin

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    • 2018-04-30 00:00:00
    • DOSSIER SPÉCIAL. Enjeux sportifs et sociétaux du nouveau règlement de l’IAAF (1/2)
    • Athlétisme
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    • GENRE ET ATHLÉTISME (1/2). Lundi 23 avril 2018, l’IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme) publie un nouveau règlement « régissant la qualification dans la catégorie féminine (pour les athlètes présentant des différences du développement sexuel). » Le but : réguler médicalement le taux de testostérone naturel de certaines athlètes jugé trop élevé. Un moyen, selon la fédération, de préserver une égalité des chances et l’incertitude du résultat sur les courses. Cette législation s’inscrit dans une histoire plus large, celle de l’encadrement médical du corps des femmes, des enjeux géopolitiques du sport et des difficultés de la société à penser la diversité de la catégorie « sexe ». Cet article de 6 700 signes est la première livraison de notre dossier spécial pour faire le point sur le nouveau règlement de l’IAAF et ses conséquences sportives et sociétales. . À partir du 1er novembre 2018, une athlète qui souhaite prendre part à une course en individuel, relais ou combiné de 400 m, 400 m haies, 800 m ou 1 500 m, devra avoir un taux de testostérone inférieur ou égal à 5 nmol/L. Autrement dit les sportives produisant naturellement plus de testostérone que la norme fixée par la commission médicale de l’IAAF devront subir une hormonothérapie. La raison? Garantir l’égalité des chances et l’incertitude du résultat selon le rapport de la fédération. Cette pratique s’inscrit dans la continuité de l’histoire de l’athlétisme catégorie femme, celle du contrôle des corps et de la performance. Plus récemment, celle d’un duo factuel Caster Semenya – Dutee Chand. Toutes deux ont été accusées de ne pas être de « vraies femmes ». La première, en raison de « doutes visuels ». Son corps a été jugé trop proche de celui d’un homme selon les représentations sociales de la féminité et de la masculinité. Et c’est de sa victoire en 2009, aux championnats du monde d’athlétisme sur 800 m, à seulement 18 ans, que part la polémique. La seconde subit un test de féminité à son insu et se voit imposée une hormonothérapie pour pouvoir continuer à participer aux compétitions. Elle refuse et saisit en 2015 le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) qui suspend le règlement de l’IAAF publié en 2011. Ce que dit le nouveau règlement: Pour pouvoir publier le rapport du 23 avril 2018, l’IAAF devait, selon les recommandations du TAS prouver que ces athlètes dites « hyperandrogènes » ont un avantage d’au moins 12% sur les courses. À l’été 2017, le British Journal of Sport Medicine publie les résultats d’une étude ayant pour objectif d’évaluer l’influence de la testostérone sur les performances dans la catégorie femme. Selon les analystes, ces sportives auraient un avantage de 4,53 % en lancer de marteau, 2,94 % à la perche, 2,78 % en 400 m haies, 2,73% au 400 m et seulement 1,78 % sur 800 m, l’épreuve de prédilection de Caster Semenya. Bien loin des 12%… Dans le rapport, l’IAAF explique que les athlètes concernées sont celles qui présenteraient une DSD (Différence du développement sexuel). Un mot revient souvent : « anomalie ». Un vocabulaire qui dévoile une approche décriée par les associations qui luttent pour les droits des personnes intersexes comme le « Collectif Intersexes et Allié·e·s ». Ces derniers expliquent qu’il est bien plus question de normes biologiques du féminin et du masculin que de pathologie Le contrôle pourra être effectué pendant les tests anti-dopage. L’IAAF, précise également que toute athlète participant aux compétitions consent d’être susceptible de subir un test hormonal. En cas de non adéquation au règlement les coureuses pourront alors se voir supprimer médailles et/ou records. Un acte fort qui ne peut réellement garantir aux athlètes le secret médical. De plus, l’hormonothérapie, condition pour que ces athlètes puissent prendre part aux épreuves aura un coût : ce sera à elles de financer ce traitement. Sans compter les effets secondaires lourds que dénonçait déjà l’athlète indienne Dutee Chand en 2015. Le rapport prétend se baser sur des valeurs d’équité et d’égalité. Pourtant, les athlètes hommes qui produisent naturellement plus de testostérone en moyenne que leurs concurrents ne sont en rien inquiétés. Et dans des compétitions ou les conditions matérielles d’entraînement sont déjà fortement inégalitaires pourquoi réguler un avantage naturel ? Pourquoi réguler un avantage plutôt qu’un autre ? Aucun règlement ne pose de limite de taille aux participantes de l’épreuve de saut en hauteur. N’est-ce pas un avantage physique ? Un ancrage géopolitique: Des chercheurs dont Anaïs Bohuon auteure du livre “ Le test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ” paru aux éditions iXe en 2012, ont démontré que derrière le test de féminité se cache un enjeu géopolitique. Ce test est mis en place de manière systématique en 1966, période de guerre froide. Face à la domination des athlètes de l’Est, il fallait « un arbitre pour réguler les performances de ces athlètes », explique la chercheuse. Depuis 2000, toutes les sportives accusées et suspectées de ne pas être de « vraies femmes » sont issues des continents africain et asiatique. La socio-historienne précise pour Sportiva-infos: « On peut faire ce parallèle. De la même façon que dans les années 1960, aujourd’hui, on n’a pas l’habitude de voir sur des terrains sportifs des Sud-Coréennes, Indiennes, Sud-Africaines, Kenyanes ou Burundaise. N’apportent-elles pas finalement une nouvelle forme de féminité qui va à l’encontre de la féminité hégémonique occidentale et donc dérange ? » C’est d’ailleurs l’argument repris par les médias africains entre la période d’incertitude de 2009 sur le futur de la Sud-Africaine Semenya et lors de la première législation de l’IAAF visant à réguler le taux de testostérone en 2011. Quand en Europe se posait la question de la compétition équitable, les journaux africains ont tout de suite pris parti pour Caster Semenya. L’idée relayée par la presse est la suivante : elle ne correspondrait pas au cadre du canon esthétique de la femme occidentale et serait tout à fait normale pour une femme africaine. Quand Caster Semenya bouscule les modes de pensée... Quand l’affaire explose en 2009, à la suite de la victoire de Caster Semenya dans l’épreuve du 800 m des championnats du monde d’athlétisme de Berlin, la jeune athlète se retrouve au milieu d’une controverse médiatique mondiale. La coureuse parle peu à la presse mais par ses rares déclarations elle bouleverse les habitudes. Aurélie Olivesi, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lyon 1 raconte pour Sportiva-infos : «D’habitude il était plutôt demandé aux athlètes de rendre leurs médailles et de disparaître de la circulation et elle, elle a dit 'non je suis une femme, je me définis comme telle et personne n’a rien à dire sur ce point' . Ce qui est intéressant c’est que c’était la première fois qu’on laissait en quelque sorte une athlète s’autodéterminer. » La championne du 800 m a créé ce que la chercheuse présente comme « un moment discursif », c’est-à-dire un moment qui s’inscrit dans la mémoire collective. Au départ, les soupçons de tricherie puis, peu à peu, l’approche change : «< i>Les médias ne savaient plus comment définir ce qu’est un homme ou une femme. La plupart des articles finissaient sur des questions. C’était impossible d’avoir une norme pour savoir à quel sexe on appartenait et il n’y avait que des définitions subjectives », indique Aurélie Olivesi. Mais finalement par son silence et en laissant les personnes discuter sur son sort, Caster Semenya « a rendu possible une évolution du discours car elle a permis à tout le monde de se poser des questions. Son histoire a mis sur le devant de la scène des choses qui étaient d’habitude perçues comme naturalisées. » Anaïs Bohuon confirme que la Sud-Africaine a ouvert, bien qu’elle n’eût rien demandé, une porte : « Ça intéresse dès lors que c’est la question du sport. Là, on entend parler de l’intersexuation et on y est confronté-e-s. On ne peut plus fermer les yeux. Ça oblige à réfléchir, ça éduque. » Mais malgré des voix de contestation qui se font entendre, jusqu’à preuve du contraire, le règlement prendra effet le 1er novembre 2018. Et si l’on en croit l’histoire du sport, le Comité International Olympiques et autres fédérations pourraient bien leur emboîter le pas… M.P. >Deuxième partie de notre dossier : entretien avec Anaïs Bohuon, socio-historienne à la faculté des sciences du sport de l’université Paris-Sud, auteure de l’ouvrage : “ Le test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ”, paru aux éditions iXe en 2012.

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DOSSIER SPÉCIAL. Enjeux sportifs et sociétaux du nouveau règlement de l’IAAF (1/2)

Texte : Maia Pavlenko (@pavlenk_o) / Photo : IAAF

GENRE ET ATHLÉTISME (1/2). Lundi 23 avril 2018, l’IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme) publie un nouveau règlement « régissant la qualification dans la catégorie féminine (pour les athlètes présentant des différences du développement sexuel). » Le but : réguler médicalement le taux de testostérone naturel de certaines athlètes jugé trop élevé. Un moyen, selon la fédération, de préserver une égalité des chances et l’incertitude du résultat sur les courses. Cette législation s’inscrit dans une histoire plus large, celle de l’encadrement médical du corps des femmes, des enjeux géopolitiques du sport et des difficultés de la société à penser la diversité de la catégorie « sexe ». Cet article de 6 700 signes est la première livraison de notre dossier spécial pour (...)

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