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Le sport au féminin

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    • 2018-05-07 00:00:00
    • DOSSIER SPÉCIAL. Anaïs Bohuon : " Un scandale qui va marquer l’histoire du sport "
    • Athlétisme
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    • GENRE ET ATHLÉTISME (2/2). La socio-historienne Anaïs Bohuon revient sur le nouveau règlement publié le lundi 23 avril 2018 par l’IAAF (Association internationale des fédérations d'athlétisme) et qui vise à régir « la qualification dans la catégorie féminine (pour les athlètes présentant des différences du développement sexuel). » Anaïs Bohuon reprend tout ce qu’implique ce texte qui entrera en vigueur à l’automne prochain et démontre les ambiguïtés et les limites de cette de réglementation. Elle interroge ce faisant, avec force et véhémence, les motivations et les raisonnements de l’institution sportive qui régente l’athlétisme et démonte un document qui permet à l’instance sportive dirigeante d’obliger les sportives produisant naturellement plus de testostérone que la moyenne (5 nmol/L) de subir une hormonothérapie. Condition sine qua non pour pouvoir prendre part aux épreuves allant du 400 m au 1500 m. Interview exclusive. Cet article 8 000 signes, en accès libre, est le deuxième et dernier volet de notre dossier spécial pour faire le point sur le nouveau règlement de l’IAAF et sur ses implications sportives et sociétales.. Socio-historienne à la faculté des Sciences du Sport de l’Université Paris-Sud, Anaïs Bohuon est l’auteure de l’ouvrage : “ Le test de féminité dans les compétitions sportives. Une histoire classée X ”, paru aux éditions iXe en 2012. En 2011, l’IAAF publiait déjà un règlement semblable à la suite de la polémique autour de la participation de la coureuse Sud-Africaine Caster Semenya. Après une suspension de presque 3 ans sur décision du Tribunal Arbitral du Sport, peut-on dire qu’il est aujourd’hui question d’un retour du test de féminité ? “ Oui, complètement. Pour moi ce n’est absolument pas une évolution, bien au contraire. Je l’analyse en tant que socio-historienne comme une régression. Clairement, pour moi tout cela est un faux débat. On sait très bien qui est ciblé, c’est Caster Semenya. Mais elle est à 15s des records masculins et donc elle ne remet absolument pas en cause la bicatégorisation sexuée. Ce qui fait peur c’est qu’elle sort des critères normatifs de la féminité occidentale attendus sur les terrains sportifs. Et c’est pour moi l’unique raison qui fait qu’on lui demande de réguler ses avantages naturels. Comme cela a toujours été le cas finalement dans l’histoire de sport. On veut toujours que les femmes demeurent femmes avant d’être performantes. Ce règlement date de 2011. Il a juste été suspendu en 2015 à la suite de la plainte de Dutee Chand mais c’est dans la continuité de ce que le monde du sport persiste à faire au corps des femmes. Les femmes doivent demeurer femmes dans les critères normatifs de la féminité avant même d’être performantes. Si on s’interroge un petit peu, pourquoi vouloir réguler son avantage naturel ? Moi en tant qu’athlète et femme d’athlétisme, ce que je vois c’est une sportive exceptionnelle qui fait bouger le 800 m et le 1 500 m et qui me donne encore plus envie de regarder ces compétitions de la même façon que j’aime regarder le 100 m quand il y a Usain Bolt. Pour moi, il y a juste une athlète femme qui a le malheur d’être exceptionnelle. ” Vous précisez que Caster Semenya n’incarne pas les normes de la féminité dominante. Il lui a été notamment reproché un corps trop musclé, une voix trop grave, les cheveux trop courts, le port du bermuda et autres. Ainsi, le point de départ de ce règlement ne serait pas scientifique mais le fait de « doutes visuels »… “ Évidement ! Si c’était le cas, je serai la première à changer les analyses et à me poser la question parce qu’il ne faut pas se leurrer ni être hypocrite. Mais le monde du sport, depuis qu’il existe, est fondé sur la bicatégorisation sexuée : les hommes d’un côté les femmes de l’autre. Et on part du principe que les femmes sont physiquement inférieures aux hommes. C’est une réalité, tous les records olympiques ou records du monde sont le fait d’hommes. Donc cette bicatégorisation finalement est opérante. D’ailleurs personne ne demande, que Caster Semenya, Dutee Chand ou autre concourent chez les hommes. Ce n’est pas la question. Elles veulent concourir dans la catégorie de leur sexe de naissance; dans le genre, le corps et le sexe dans lequel elle se sentent bien à savoir chez les femmes. Et elles ne remettent pas en cause cette bicatégorisation sexuée parce qu’avec un tel temps Semenya ne peut même pas se qualifier aux championnats de France masculin. C’est ahurissant ce règlement et cette volonté de vouloir lui faire prendre des médicaments pour réguler son avantage naturel. C’est un énorme scandale sportif. ” Ce règlement s’appuie sur une étude publiée par le British Journal of Sport Medicine et soutenue par l’IAAF. Le résultat montre que l’épreuve de prédilection de Semenya (800 m) est celle ou les athlètes dites « hyperendrogène » (qui produisent naturellement plus de testostérone que la moyenne) sont, selon l’étude les moins avantagées (1,78 %). Pourtant celle-ci fait partie des épreuves concernées par la législation alors que le saut à la perche par exemple présente un pourcentage plus élevé (2,94%). Peut-on dire que le règlement est à charge contre la Sud-Africaine ? “ Dire que le règlement est à charge ce serait trop, je pense. Mais ils n’ont pas pris le lancer de marteau non plus. C’est pour cela que c’est problématique. On pourrait partir des morphotypes qui dérangent car on sait très bien que ceux des athlètes en saut à la perche relèvent beaucoup plus des cirières de la féminité que l’on attend sur les terrains sportifs. Donc on pourrait s’interroger là-dessus. Mais ils n’ont pas pris le marteau. Ce qui questionne. Mon hypothèse : l’épreuve reine aux Jeux Olympiques et les épreuves qui sont les plus suivis aux championnats du monde d’athlétisme ce sont les courses. Et donc peut-être que derrière il y a des enjeux médiatiques, financiers et économiques. Par exemple on sait que le marteau n’est absolument pas médiatisé de la même façon qu’un 800 m ou un 1500 m. ” Mais il n’y a pas le 100m… “ Oui, c’est une vraie question. Mais peut-être, et je dis ça avec beaucoup de nuance, qu’il y a une réalité. C’est-à-dire qu’ils vont parvenir à prouver scientifiquement, en poursuivant les études, que la testostérone permet d’accroitre les performances uniquement du 400 m au 1 500 m. C’est peut-être une réalité mais finalement on s’en fiche puisque cela relève d’un avantage naturel ! Tout comme la réalité est qu’il vaut mieux être grand pour faire du saut en hauteur et cela ne pose de problèmes à personne. ” Il n’existe aucun règlement qui mentionne que les hommes produisant plus de testostérone que la moyenne auraient un avantage physique par rapport à leurs concurrents hommes et devraient faire l’objet de régulation… “ Oui, car c’est une évidence qu’on n’est jamais trop homme. On n’est jamais trop viril, on ne produit jamais trop de testostérone. Si c’est le cas on est un athlète surhumain. On est loué, adulé et j’en passe. Et c’est ça qui est très choquant. Si l’IAAF veut réguler les avantages naturels, car c’est vraiment cela dont il est question dans la catégorie femmes, il va falloir le faire aussi chez les hommes. Et ça, ça pose un vrai problème. Si comme l’IAAF le dit, ils se prévalent de l’équité, de l’égalité… Cela veut dire ce que l’on impose aux femmes il faut l’imposer aux hommes et inversement. ” Il y a une rumeur qui circule : l’IAAF voudrait mettre en place une catégorie « intersexe »… “ Oui, il faut bien faire attention et dire que ce n’est qu’une rumeur. Pour moi cela ne se fera jamais et ce n’est pas faisable. Si l’IAAF commence à faire cette catégorie-là, il y aura peut-être 355 catégories et des jeux olympiques de 365 jours. A ce rythme-là on va arriver à faire des catégories de gaucher ou droitier en escrime parce qu’il y a des études qui montrent qu’il y a plus de médaillé-es chez les gaucher-ères. Il faudra faire des catégories de vision en tir à l’arc car certain-nes ont une vue incroyable. Je pourrais multiplier à l’infini des avantages naturels. Donc cette idée de troisième catégorie n’est pas opérante et ne marchera pas. C’est seulement une rumeur mais la question est intéressante à poser car cela fait très longtemps qu’il en est question. Mais je le répète, cela n’a jamais été le cas et ne le sera jamais. En plus il y a une infinité de manière d’être intersexe. Donc il n’est pas question ici d’une troisième catégorie comme d’un troisième genre. C’est en fait vouloir faire une catégorie pour les femmes qui produisent plus de testostérone que la moyenne arrêtée arbitrairement et médicalement. ” Alors comment penser la pratique avec ces athlètes dont le corps ne rentre pas dans les catégories socialement, historiquement et médicalement construites femmes ou hommes ? “ J’aimerais que cette question ne soit plus posée. Il n’y a pas de problématique. Il n’y a pas de débat. Tout athlète, que ce soit une femme ou un homme est amené à faire des records et des performances qui relèvent de l’extraordinaire et du surhumain. Je pense à Usain Bolt, à Michael Phelps, à Martin Fourcade, à Rafael Nadal, à Roger Federer…. Donc, il n’y a pas de débat. Pourquoi il n’y a pas de débat ? Parce que toutes ces athlètes que l’on est en train de citer (Caster Semenya, Dutee Chand etc…), de stigmatiser et de vouloir empêcher de concourir ne remettent pas en cause cette sacrosainte notion de bicatégorisation sexuée. Si demain on a une athlète femme qui fait 1’40’’ au 800 m, alors seulement là on pourra reposer le débat et vraiment s’interroger sur la remise en cause la bicatégorisation qui ne sera plus fiable et ni opérante. ” Malgré tout, à moins que le Tribunal Arbitral du Sport ne soit saisi dans les mois qui viennent, des athlètes vont devoir, si elles veulent prendre part aux compétitions, subir une hormonothérapie pour baisser artificiellement leur taux de testostérone. Quelles conséquences ces injonctions ont sur les sportivesqui en plus, sont exposées publiquement ? “ C’est catastrophique. C’est l’humiliation à l’extrême. C’est la stigmatisation. C’est une violence symbolique inimaginable. Et cela va de toute façon de pair avec ce qu’ils veulent imposer. Il y a cette solution médicamenteuse. Mais est-ce que l’on s’est posé la question des conséquences que cela peut avoir sur leurs corps ? Plein d’études ont montré que les hormonothérapies pouvaient créer des nausées, des déficiences en cortisol, de la fatigue, des évanouissements et j’en passe. À nouveau les conséquences sont énormes. Et c’est un scandale qui va marquer l’histoire du sport. Mais ce n’est pas fini. Il y aura encore des décisions du Tribunal Arbitral du Sport. On est au début de la polémique. Caster Semenya est d’ailleurs très soutenue par l’Afrique du Sud et sa fédération. Je pense que cela ne va pas s’arrêter là. À nouveau, comme on l’a vu dans l’histoire, le sport se classe au-dessus des lois, au-dessus du droit humain, d’une éthique et d’une philosophie. ” Propos recueillis par M.P. le 27 avril 2018

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DOSSIER SPÉCIAL. Anaïs Bohuon : " Un scandale qui va marquer l’histoire du sport "

Texte : Maia Pavlenko (@pavlenk_o) / Visuel : montage Sportiva

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